Lune comanche, Larry McMurtry

Ce roman était probablement celui que j’attendais le plus de l’année : Lonesome Dove est un de mes livres préférés de tous les temps et mon western préféré, et La Marche du mort m’avait aussi bien mis la hype. Alors, à l’idée de retrouver Gus et Call pour de nouvelles aventures, j’étais hyper enthousiaste et prête à lui décerner un coup de cœur les yeux fermés. Mais, ah ! ça m’apprendra à vouloir mettre la charrue avant les bœufs puisque, en sortant de ma lecture, j’ai été plutôt déçue, voire un peu vénère. J’avais envie d’aimer ce roman de tout mon cœur, vraiment, mais la réalité est bien différente.

Lune_comancheL’intrigue ?

Augustus McCrae et Woodrow Call, Texas Rangers depuis une dizaine d’années, chassent les derniers Comanches sur le llano, vaste étendue désertique qui ne fait de cadeau à personne. Ils sont à un tournant de l’histoire, la petite et la grande, la leur et celle de l’Amérique, et les choix qu’ils feront les influenceront à tout jamais.

Alors entendons-nous bien : je n’ai pas détesté ce roman. Pendant les deux premières parties (il est divisé en trois), j’étais même plutôt à fond dedans. Ça m’a vraiment fait plaisir de retrouver Gus et Call, ces persos que j’aime tant, et la plume de Larry McMurtry, que je trouve à la fois fine et drôle, belle et simple. J’adore vraiment ses personnages et la manière de les planter, avec toujours une touche d’excentricité, et toujours des petits détails qui font qu’ils marquent et prennent corps, même pour les plus tertiaires – par exemple, ce major qui tient absolument à ce que ses hommes mangent des pruneaux, ou cet Indien qui marche le long de la rivière et qui demande du tabac à tout ceux qu’il croise. C’est à chaque fois un régal de le regarder les introduire et de suivre leurs actions, même si ça ne dure parfois pas plus d’un ou deux chapitres.

Et surtout, ce que j’aime, c’est qu’il a de vrais personnages féminins (hourra !). Je m’étais déjà fait cette réflexion sur ses autres romans, et ça s’est confirmé ici : ses personnages féminins ne sont pas des outils pour développer les personnages masculins, mais des personnages à part entière, avec leurs objectifs, leur trajectoire, leurs envies et leurs rêves – qu’elles atteignent ou pas, d’ailleurs, comme les protagonistes masculins. Ce sont des femmes qui vivent dans un monde d’homme, qui sont lucides à ce sujet et qui font de leur mieux pour y trouver leur place. Il leur donne parfois la parole, le fait avec justesse et met en place leurs enjeux aussi bien que ceux des personnages masculins et ça, ça parait peut-être le minimum vital dit comme ça, mais ce n’est pas si courant dans le western et ça fait plaisir à lire quand on tombe dessus.

De manière générale, les personnages et leur caractérisation sont l’un des gros points forts de cet auteur, et je me délecte et j’admire sa manière de jongler entre les différents points de vue. C’est quelque chose que j’adore chez lui, et quand je vois apparaître un nouveau personnage, je trépigne un peu de le connaître et de voir comment il va l’introduire.

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Call et Gus dans l’adaptation série (admirez les moustaches) (je ne me suis toujours pas remise des moustaches dans cette série)

Ce que j’avais aimé dans Lonesome Dove et La Marche du mort, c’était qu’on avait affaire à une aventure indépendante : chacun de ces tomes peut être lu séparément des autres, et, même s’il y a des références dans les deux sens, et chacun se déroule sur une action définie, dans une unité de temps définie. Mais, dans Lune comanche, je n’ai pas vraiment retrouvé ça, et j’ai l’impression que, sans avoir lu les autres, la lecture n’en aurait pas vraiment de sens.

Et, en fait, ce qui m’a vraiment donné cette impression, c’est la troisième partie. Pendant les deux premières, j’étais plutôt à fond, j’ai trouvé qu’il y avait une unité de l’intrigue et des thématiques, et que les clins d’œil à Lonesome Dove étaient sympathiques et avaient un côté rewarding pour le lecteur avisé. Mais la troisième partie, elle m’a semblé décousue, à la fois dans le temps, dans ses actions et, surtout, j’ai trouvé qu’elle n’apportait rien de nouveau par rapport à 1) les thématiques des deux premières parties du livres 2) les événements abordés dans Lonesome Dove et dans ce titre-ci. En gros, ce que j’ai lu, pendant toute cette partie (qui fait quand même 250 pages), c’est « c’est la fin d’une ère les Comanches disparaissent avec les bisons et les blancs envahissent tout » et « *wink wink* Lonesome Dove« , qui sont deux éléments que j’avais très bien intégré pendant les deux premières parties et sur lesquelles j’avais pas besoin qu’on appuie avec insistance pour les faire rentrer.

Pour moi, cette histoire aurait dû s’arrêter à la fin de la deuxième partie (avec peut-être quelques aménagements pour rendre cette fin plus conclusive, certes). La troisième ne sert qu’à faire du fan-service et à marteler ce qu’on a déjà bien compris et à combler des vides narratifs qui n’avaient pas besoin d’être comblés. C’est bon, si on lit l’histoire de Lune comanche jusqu’à la partie 2, on a déjà toutes les infos nécessaire pour boucler une certaine boucle, une aventure, qu’on ait lu Lonesome Dove avant ou pas. Et, sur ce qui se passe entre les deux, on n’a pas besoin de le savoir, comme on n’a pas besoin de savoir avec précision ce qui s’est passé entre La Marche du mort et Lune comanche pour raccrocher les wagons. C’était une des choses que j’aimais justement dans cette série, le fait qu’on ait droit à des épisodes indépendants où l’on retrouvait les personnages à des moments différents de leurs vies, avec des enjeux différents et des problématiques différentes, sans pour autant avoir besoin de raconter tout les détails de leur vie.

J’ai donc fini ce titre avec un goût un peu amer dans la bouche et l’impression d’avoir été prise pour un jambon, ce qui n’est jamais vraiment agréable. Je ne me considère pas comme une lectrice particulièrement perspicace ou attentive, mais j’aime bien quand même quand les choses sont traitées avec subtilité et qu’on ne prend pas le lecteur pour un neuneu à qui il faut tout expliquer parce que ça, c’est franchement vexant.

J’aurais pu m’en tenir là, me dire que celui-ci était moins bon que les autres mais que bon, pas grave, il y avait quand même un très bon début (et même quelques scènes que j’ai aimées dans la partie trois, indépendamment des défauts que je lui trouve) et que ça m’avait fait plaisir de retrouver les persos.

Sauf que j’avais décidé d’enchaîner sur une relecture de Lonesome Dove, et cette perspective m’enchantait, vu comme ma première lecture m’avait conquise.

Et c’est là, sur les cent premières pages, que j’ai vraiment commencé à m’énerver.Pas à cause du livre lui-même, que je trouve toujours aussi fabuleux et truculent, mais à cause des références. En effet, il est souvent fait référence, pour planter les personnages, à leur passés et aux événements qui les ont jalonnés. Et rien, rien, n’est comme ça a été décrit dans Lune comanche. Alors en soi, ça n’a pas beaucoup d’influence sur l’histoire, le nombre d’années où Gus a été marié, ou pourquoi il n’a pas épousé Clara (bon un peu quand même), mais merde, c’est quand même pour moi un manque de professionnalisme profond de la part de 1) l’auteur 2) son éditeur d’origine 3) le correcteur de n’avoir pas relevé ce PAQUET d’incohérences scénaristiques et chronologiques. Je sais bien que Lune comanche a été écrit dix ans plus tard, et je veux bien qu’en dix ans on oublie les détails, mais il suffisait à l’une de ces trois personnes de relire Lonesome Dove (et même pas en entier, comme je disais il s’agit des 100 premières pages) (grosso modo) pour se rendre compte qu’aucun des événements décrits n’étaient identiques. Et franchement, ce manque de cohérence, ça m’a énervée au point que j’ai presque eu envie de jeter mon bouquin dans le train de frustration. Et à chaque fois qu’était évoqué un événement également dans Lune comanche, son déroulement était différent. [attention, je vais un peu spoiler] L’âge de Clara lors de l’attaque d’Austin et la raison de son absence ? rien à voir. les années de mariage de Gus ? rien à voir. La relation de Maggie et Jake Spoon ? rien à voir. Et puisqu’on en est à parler de Jake, voilà qu’on apprend qu’il a été un concurrent de Gus pour le cœur de Clara, chose qu’on a jamais vue dans Lune Comanche, d’ailleurs on a jamais vu Clara et Jake interagir, entre autre parce qu’il avait dix ans de moins qu’elle. [j’ai fini de spoiler c’est bon tu peux revenir] Et j’en passe et des meilleures.

Bref, tout ça m’a bien mise en rogne, parce que tant d’incohérences dans un bouquin c’est un manque de professionnalisme, putain. L’auteur avait créé une mythologie avec Lonesome Dove, il avait imaginé une trame définie des événements, pourquoi il y a pas collé ? ça lui aurait coûté quoi ?

Et puis c’est, pour moi, un manque de respect au lecteur, à qui on raconte un truc puis son contraire et de qui on s’attend qu’il accepte sans rien dire ces deux putains de version d’une histoire qui n’ont rien à voir. Du coup, déjà que j’avais l’impression d’avoir été prise pour un jambon dans Lune Comanche avec toutes ces références grosses comme mes pieds à Lonesome Dove, voilà que je me rends compte que, en plus, on m’a roulée dans la farine parce que c’étaient même pas des vraies références.

Alors, qui je suis censée croire, moi ? Lequel de ces deux bouquins ? Et surtout, comment je suis censée faire confiance à un auteur qui n’est même pas capable de respecter une timeline ? Je veux dire, j’aimais Larry McMurtry de tout mon cœur, et probablement que si j’avais pas enchaîné les deux titres je n’aurais jamais remarqué ça, mais est-ce que c’est une raison pour qu’il le fasse ? Pour qu’il se permette ça ? Et c’est triste, mais j’ai peur que ça ait gâché tout cet amour que je vouais à Lonesome Dove, qui était pour moi une œuvre magistrale par un auteur de génie, qui méritait mille fois ses lauriers et plus encore.

Alors, depuis hier matin (oui, c’était hier matin) (oui, je suis toujours aussi vénère) (d’où la vulgarité) j’essaye de faire un travail sur moi-même pour 1) considérer Lonesome Dove indépendamment de Lune Comanche, que j’essaye d’occulter de mon esprit afin d’oublier cet outrage et de pouvoir profiter d’une de mes lectures favorites sans être parasitée et 2) appliquer les leçons données à la fin de Flopstoppers parce que tout ça, ce n’est que de la fiction, et ça ne sert probablement à rien de s’énerver sur quelque chose d’aussi futile et irréel que ça et qu’il faut relativiser : ça a beau être sacrément énervant, ce n’est pas un drame.

Donc oui : Larry, tu m’as déçue, et sérieusement. Mais, pour mon propre bien (pas pour le tien, je m’en fous, et à ce stade je suis trop en colère après toi), je vais tenter d’oublier ça pour ne garder que mon amour de Lonesome Dove, et retrouver mon enthousiasme à propos de ce titre sans avoir envie de le jeter par la fenêtre à chaque fois que j’y vois une incohérence avec tes propres propos.

Et je commence cette thérapie salvatrice en mangeant du chocolat, parce que le chocolat, lui, ne m’a jamais déçue.

4 réflexions sur “Lune comanche, Larry McMurtry

  1. Pingback: C’est le premier, je balance tout ! #2 | Les Cheesecakes de Dolores

  2. Bonjour,

    Entièrement d’accord avec toi !

    Moi à l’inverse j’ai commencé par La marche du mort, puis la Lune Comanche et c’est avec un plaisir immense que je m’apprêtais à me plonger dans l’œuvre initiale que j’avais volontairement voulu lire dans l’ordre chronologique diégétique plutôt que d’écriture et quelle affreuse déception. Je ne comprends en effet pas les choix de l’auteur… Est-ce une négligence ? Une trahison ? Ou juste l’envie de rappeler qu’il ne s’agit que d’une œuvre de fiction dans laquelle il se plait à modifier le scénario comme il le souhaite sans se soucier des éventuelles incohérences.

    Bref cela ne m’empêchera pas de prendre beaucoup de plaisir – je l’espère- dans cette lecture mais tout de même comme je te comprends !

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    • À ce stade je ne pense pas que ce soit une négligence, vu le nombre de gens qui ont dû avoir ce livre dans les mains avec publication, il y a forcément au moins une personne qui a dû voir le problème (ou alors ce sont vraiment de très mauvais professionnels), donc soit ils ont dit « oh on s’en fout », ce qui est quand même très méprisant des lecteurs, soit, comme tu dis, c’était délibéré pour faire transparaître le côté « fiction ». Mais, dans les deux cas, c’est très malvenu à mon sens.
      S’il y a bien une chose que je ne pardonne pas en fiction, ce sont les incohérences internes à l’univers, et comme ici c’est précisément ce que j’ai trouvé, et en plus dans une série que je tiens en très haute estime, ça me reste d’autant plus en travers de la gorge ^^
      J’espère en tout cas que la lecture de Lonesome Dove te plaira ! pour moi ce fut un réel plaisir de me replonger dedans (passé cet énervement consécutif à la lecture de Lune Comanche…) et c’est, selon moi, le meilleur volume de la série !

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